Québec Solidaire :  avancées, fragilités, débats (deuxième partie)

Pierre Beaudet

La nouvelle donne

Quinze ans après sa fondation, la situation de QS a beaucoup changé avec, autour des 10 élu-es, une importante cohorte de cadres et compétents, surtout engagée pour assister les élu-es dans le cadre de la démocratie parlementaire héritée du colonialisme britannique[1]. Ces élus par ailleurs ont bien vu la possibilité et l’importance d’utiliser l’Assemblée nationale comme un lieu de débat et d’élaboration. Comme cela se fait selon les règles de l’art, cette présence institutionnelle exige beaucoup de tact, voire de diplomatie, ce qui conduit à chercher des alliances et à avoir l’écoute des médias. Il n’y a rien de machiavélique dans cette évolution qui reflète la matérialité de la scène politique « réellement existante » et d’un système qui convie les partis, mêmes de gauche, à respecter les « normes » établies, ce qui veut dire de ne pas bousculer trop[2]

Pari ailleurs, QS a connu quelques débats un peu vifs dans ses derniers congrès subséquents, le premier concernant de potentielles alliances avec le PQ (2017) et le deuxième sur le projet de loi 21 (2019). Dans les deux cas, les élus et leur staff se sont retrouvés à contre-courant de l’opinion assez fortement majoritaire des représentants des associations qui étaient contre ces deux projets. Les élu-es pensaient, probablement à juste titre, que cette radicalité allait nuire au parti électoralement parlant. C’est ce qu’ils lisaient aussi, même dans les médias intelligents (Le Devoir), qui les mettaient en garde contre le « danger de la radicalisation ». À la fin, l’aile parlementaire et la direction nationale ont eu l’intelligence de ne pas envenimer le débat et elles ont donc concédé.

Les défis actuels

Malgré certains apaisements, la tension a persisté et fut même exacerbée avec la pandémie. Dans les circonstances exceptionnelles que l’on connaît, les élu-es ont eu tendance, dans un moment de gravité, d’incertitude et de peur, de se rallier à un faux consensus proposé par le gouvernement. Certes, il fallait respecter les consignes et éviter le discours délirant des négationnistes et des conspirationnistes, mais fallait-il avoir l’air d’être des compères du gouvernement ? Plus encore, fallait-il éviter de dire que cette crise pandémique n’était pas un hasard ni une catastrophe « naturelle », mais la conséquence de la terrible gestion néolibérale de la santé et de l’environnement ?[3]

Ce silence complaisant n’a pas aidé à rétablir les liens avec les mouvements sociaux, tout en comprenant que la marge de manœuvre était mince (la population terrifiée acceptait pratiquement tout le discours de Legault et d’Arruda). Plus tard, les débats sur la loi 21 sont revenus par la bande. Lors de la commission parlementaire à ce sujet, on n’a pas vu une grande capacité de QS de monter une vraie campagne, qui aurait signifié des arrimages et des coalitions avec les mouvements concernés. Pourquoi cette timidité ? Encore là, l’impression est que nos élus avaient peur d’affronter l’opinion publique, majoritairement embrigadée dans le nationalisme identitaire et ses côtés racistes.

Le plus grave a été la semi-paralysie des instances et des lieux de mobilisation, une situation terriblement affectée par la pandémie (ce n’est pas seulement QS qui a été handicapé). Au-delà de quelques collectifs militants et des rencontres Zoom, on n’a pas vu un QS capable d’animer ses bases et de susciter des mobilisations. Certes, il ne faut pas sous-estimer l’impact de la pandémie, mais il y a eu quand même des moments de mobilisation ces derniers temps, notamment contre le racisme. Le scandale de l’affaire Joyce Echaquan où le racisme systémique a fait sa marque hideuse, aurait pu motiver une intervention plus vigoureuse de QS, y compris dans les régions où de tels incidents sont signalés. On peut avoir l’impression encore une fois que la direction de QS avait peur de choquer l’opinion.

Pourtant, par rapport à la question autochtone, QS s’est bien positionné depuis quelques années, d’où des relations plutôt cordiales avec les organisations autochtones, avec une clarté de principe sur les droits y compris le droit à l’auto-détermination, et même en n’ayant pas peur d’aller à contre-courant d’un pseudo consensus à l’Assemblée nationale qui voulait proclamer que le Québec appartient seulement au peuple québécois. Cette évolution positive semble bien pilotée par la Commission nationale autochtone qui a pris un de temps à trouver sa place, mais qui semble avoir maintenant une réelle influence sur QS dans son ensemble.

Plus récemment, il y a une réelle mobilisation sur la crise du logement assumée par des groupes comme le FRAPRU et le Comité d’action de Parc-Extension. Il faut dire que. dans ce dernier cas, le député de Dorion-Villeray Andrés Fontecilla a été très présent. Mais on ne sent pas le parti, dans ses structures décisionnelles en tout cas, prêt à s’engager, comme le disait Tremblay-Pepin, pour créer « l’espace pour des militants et des militantes qui sont davantage des « activistes » que des « politiques », qui ont le goût de faire de l’action terrain, d’obtenir des gains, plutôt que de parler politique pendant trois heures de réunion lors des assemblées générales locales ou régionales »[4].

Un parti à plusieurs étages

Cette situation a causé de la grogne, mais en soi, la colère n’est pas suffisante pour régler des problèmes. Une certaine surenchère au niveau des termes du débat a conduit des militants à des excès de langage nuisibles et blessants et également à des perspectives se présentant comme « très gauche », mais qui ne correspondent pas aux rapports de force dans notre société. Sur un autre registre, des militants voudraient que QS devienne un parti carrément et implicitement socialiste, ce qui me semble une erreur. Le point de départ de QS était de créer une grande alliance arc-en-ciel impliquant des perspectives et des sensibilités différenciées, socialistes, sociales-démocrates, keynésiennes, féministes, pacifiques, libertaires, etc. Briser ce pacte informel serait de revenir en arrière vers les formations de gauche socialistes marginales.

En réalité, il se produit dans QS une différenciation importante entre trois réalités sociologiques qui constituent presque, à la limite, trois partis dans un.

Il y a d’abord le noyau central, composé des élu-es et de leur staff. C’est à la fois un groupe soudé, en partie par la discipline que requiert d’être la « deuxième opposition officielle ». Conséquent avec cette réalité, ce noyau central est social-démocrate par « nature ». Cela se traduit par une approche qui se veut « pragmatique », « réaliste ». D’autre part, cela inclut une inévitable professionnalisation, la mise en place d’un appareil sophistiqué, discipliné et organisé autour des enjeux électoraux[5]. Une partie importante de cet appareil, et c’est valable tous les partis, vise sa propre reproduction, en ayant un attachement plutôt mince aux objectifs politiques fondamentaux. Sans vouloir faire du mal, cet appareil a tendance à se substituer aux autres composantes du parti[6]. On comprend donc le danger qui guette QS en tant que « machine » de guerre bien rodée, tout entière dévouée à la cause électorale qui devient LA raison d’être au lieu de constituer un moyen parmi d’autres pour avancer dans un projet de restructuration.

À côté de ce noyau avec divers niveaux d’interaction, il y a ce qu’on peut appeler la « base militante ». Ce sont les 500-800 personnes actives, plus ou moins, qui participent aux travaux des associations de comptés, aux commissions, aux congrès et instances. Plusieurs (pas tous) proviennent des générations antérieures où ils ont accumulé pendant des années (parfois des décennies) des expériences et des compétences et qui se considèrent généralement comme porteurs d’»un « grand récit » reliant indépendance et socialisme. La gente militante fait tourner les affaires, s’investit dans des causes, participe à des luttes sociales. Elle est plus proche de la conception originale (le « parti des urnes et de la rue »). Sa bonne volonté est quelquefois affaiblie par une tendance à l’autosatisfaction, comme si le « grand projet » était fini et final, sans tenir compte des défaillances, passées et actuelles[7]. Il n’en reste pas moins que l’apport de cette base militante est fondamental, d’une part en tant que force de pression pour garder le cap sur une autre perspective que l’élection et la bonne gouvernance, d’autre part parce qu’elle constitue un outil important pour faire avancer les choses d’une manière que l’appareil ne peut pas (ou ne comprend pas). Si cette pression est nécessaire, elle peut devenir illusoire comme si un QS « réellement radicalisé » et « réellement « socialiste » pourrait être un acteur politique important au Québec en ce moment.

Une base large

Finalement, à côté du noyau central et de la base militante, il y a les 600 000 personnes qui appuient QS, dont une majorité de la tranche d’âge de 18-35 ans. C’est énorme, et c’est inédit, et cela témoigne de l’importance politique du phénomène QS. Comme dans toutes les populations, la majorité des gens appuient et s’investissent dans la cause avec les limites et les aléas de leurs engagements professionnels et familiaux. Ce n’est pas une masse passive et suiviste, d’autant plus que la majorité de ces personnes sont souvent engagées dans l’action locale et les mouvements de proximité (environnement, économie sociale, défense des droits). Mais ce sont des gens qui constituent une force d’appui qui acquiert une importance extrême lors des élections ou de grandes luttes sociétales, sans vouloir s’investir davantage dans la vie et la construction de QS. Encore là, ces trois « partis » dans le parti ne sont pas homogènes, interagissant face aux débats ou aux enjeux, occupant chacun à leur manière une place importante sur l’échiquier.

NOTES

[1] Un système faut-il le rappeler a été très efficace pour bloquer l’élan de l’émancipation en Angleterre et ses colonies.

[2] Au début du siècle, Roberto Michels et Max Weber ont analysé la transformation des socialistes qui devenaient à des degrés divers des gestionnaires « efficaces » des gouvernances en place en apportant des réformes nécessaires, et en délaissant les objectifs de la rupture qui avaient été à leur origine au cœur de leur projet.

[3] Le discours critique s’est renforcé depuis quelques mois alors que la pandémie entre dans sa quatrième phase

[4] Tremblay-Pepin, S. (2016). « Les prochaines étapes de Québec solidaire. Vers un parti hybride ? », Nouveaux Cahiers du socialisme (15), 202–206.

[5]  Cela serait une erreur de considérer le noyau central comme un tout homogène. Il est traversé de divers courants.

[6]  Certains misent sur l’utilisation efficace des « com », à l’image des grands partis professionnalisés pour qui la population est une « clientèle électorale » à qui il faut vendre, de la manière la plus sophistiquée possible, un « produit », pour ne pas dire une « marchandise » politique.

[7] Une partie de la frange militante du QS est regroupée politiquement autour de cercles de gauche restreints qui s’auto instituent dans et proche de QS. Cela leur permet de penser à des stratégies pour « pousser QS vers la gauche », parfois dans la façon traditionnelle qu’ont adoptée des fractions plus radicales (l’« entrisme »).