Revenir sur Terre

On a fait grand cas ces derniers temps de l’atterrissage sur Mars du robot de la NASA, d’autant plus qu’une Québécoise en était une artisane de premier plan. Beaucoup de tapage médiatique a été fait aussi autour du vol plus récent d’un petit hélicoptère sur cette planète, pas du tout évident puisque l’atmosphère y est beaucoup moins dense que sur la Terre. Il faut certes applaudir ces exploits techniques remarquables, mais ils me laissent, quant à moi, un certain goût d’amertume.

On est à la recherche de traces de vie sur Mars, préparant une colonisation future sur cette planète. Soit. Mais que faisons-nous de notre seule demeure, la Terre, et de la vie qui y jaillit comme peut-être nulle part ailleurs ? Ne faudrait-il pas avant tout en prendre soin à sa juste mesure ?

Devenir étranger à nous-mêmes?

À mes yeux, en regard des défis urgents actuels, les exploits des robots sur Mars – les véritables héros de cette conquête extraterrestre – sont la parfaite métaphore de notre éloignement collectif de la Terre et de ce que nous devenons de plus en plus : des extra-terrestres, des étrangers à la vie. Et la joie toute juvénile et tout à fait compréhensible des scientifiques devant leurs joujoux high tech ne peut que me rappeler l’insouciance tragique à grande échelle qui laisse la machine destructrice du monde fonctionner à plein régime.  La longue liste de tout ce qu’il nous faut à tout prix freiner est pourtant connue : l’agrobusiness, l’élevage et la pêche industrielles, l’industrie extractive, qui dégradent les sols, avilissent les bêtes, massacrent les espèces, détruisent les écosystèmes, empoisonnent les humains, polluent l’air, l’eau et les mers. Les entreprises capitalistes qui accumulent profit sur profit, rythmant la cadence de la croissance infinie sur une terre finie, nous éloignent d’une vie solidaire, simple, tissée de liens sensibles, affectifs et non monétaires.

Cette manière de vivre insensée, parce que déconnectée des liens qui nous unissent au vivant, à la nature, n’a encore de sens, en réalité, que pour ceux et celles qui en tirent profit. Ceux et celles qui se considèrent comme maîtres et possesseurs du monde, pour reprendre la fameuse formule de Descartes qui traduit bien la vision de la modernité ayant façonné les derniers siècles et contribué à bâtir une civilisation sur une barbarie, masquée par le mirage du progrès. Ceux-là n’ont que faire de la fragilité de la vie, puisqu’ils fuient la leur. Ils ne s’émeuvent pas vraiment de la misère humaine – même si, en bons philanthropes, certains jettent des miettes pour émouvoir les cœurs –, puisque seuls comptent leurs intérêts financiers. Ils ne s’inquiètent pas plus, enfin, de l’avenir de l’humanité, les plus cyniques se disant « Après nous le déluge », les plus fous, que leur puissance les préservera du commun naufrage.

Suppléant au mirage du progrès, dont on est sorti effarés, on nous distrait et nous dupe grâce à une industrie culturelle qui célèbre la vie des gens riches et célèbres, l’amusement numérique généralisé, la fantasmagorie des technosciences, comme la 5 G et l’Internet des objets. Tout cela égaie notre existence quadrillée, disciplinée, dématérialisée, déspiritualisée, marchandisée, arrachée à la nature, au point que certaines personnes portent ces mutilations comme des signes de richesse. La priorité de l’heure semble de nous distraire toujours un peu plus de notre devoir d’humains à l’égard du vivant, et de nous délester, comme d’un poids mort, de notre condition terrestre et humaine, de notre expérience sensible, liée aux sens – au sens –, engendrant résignation et fatalité : ce « monde » clinquant et factice semble donc le seul qui puisse être. Et son maintien absolu dicte les priorités du moment.

Même la pandémie de COVID-19, qui aurait pourtant dû tirer une sirène d’alarme supplémentaire pour changer résolument de cap, semble nous engager davantage dans les fantasmes technoscientifiques, nous entraînant toujours un peu plus loin des liens qui nous unissent au vivant. Et les dirigeants dociles préfèrent se contenter de mesures palliatives, qui maintiennent intacts les fondements catastrophiques de notre manière collective d’être et de vivre.

Choisir la vie

Et nous, que faisons-nous pendant ce temps ? Il est plus que temps de revenir sur Terre. D’opposer à leur « monde » un refus aux couleurs de colère. De faire entendre haut et fort le cri de la Terre et des pauvres. D’habiter humainement, poétiquement, dirait Hölderlin, la seule planète que nous avons. L’aimer comme notre demeure commune, comme notre mère, disent les peuples autochtones. Car nous sommes terre, eau, air, vie, racines. Techniques et raison, certes, mais aussi parole, mémoire, sens, rêve et désir. Surtout partie intégrante de la vie. Puisons à cette source sans âge, trésor que ni rouille ni mites ne rongent, ni voleurs ne dérobent, pour reprendre une belle métaphore de l’Évangile.

Je conclus avec une autre parole biblique, plus vieille encore, qui n’a pas perdu un iota de son actualité : il y a devant toi, la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie (Deutéronome 30, 19).

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