Sommet des Amériques de 2001 : Où étiez-vous cet avril-là?

Où étiez-vous en avril 2001? C’est la question posée sur une page Facebook consacrée aux 20 ans du Sommet des Amériques qui s’est déroulé à Québec, du 20 au 22 avril 2001. Pour plusieurs personnes, cet événement qui a suscité une mobilisation historique a constitué un baptême du feu en matière de manifestation de masse, de répression policière à saveur de gaz lacrymogène, mais aussi d’éducation populaire. Car un travail collectif formidable a été fait à l’époque pour mieux comprendre – et faire comprendre – pourquoi il fallait que la population se mobilise, pourquoi il était nécessaire de créer des solidarités Nord-Sud contre le projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). Ce projet, comme on le sait, avorta face à la forte opposition suscitée sur l’ensemble du continent. La marchandisation du monde ne passerait pas ! C’était l’esprit du temps.

Accords de libre-échange : un front de lutte toujours actuel

Se rappeler de cet événement marquant pour le mouvement altermondialiste au Québec est important. Car il faut continuer. Le Canada négocie présentement un accord de libre-échange avec le Mercosur. Cela inclut donc le Brésil de Jair Bolsonaro[1], un partenaire dont les politiques destructrices de l’Amazonie et de ses peuples sont inacceptables pour quiconque prétend lutter contre le réchauffement climatique et respecter les droits des peuples autochtones. Le Canada fait aussi partie des pays membres de l’Organisation mondiale du commerce qui refusent les propositions « visant à rendre les vaccins, les traitements et les technologies liés à la COVID-19 plus abordables et plus facilement accessibles à tous les pays ». Les organismes signataires de cette déclaration envoyée au premier ministre Justin Trudeau, en mars dernier, comptent parmi les nombreuses voix qui ont dénoncé cette position. C’est sans oublier l’accord de libre-échange qui lie le Canada et l’Union européenne, une entente en vigueur à 90 % malgré le fait que certains pays européens refusent encore de la ratifier! Elle perpétue un modèle de libéralisation commerciale incompatible avec ce qu’exige l’urgence climatique et environnementale.

Ce ne sont là que quelques exemples parmi d’autres montrant la nécessité de se poser une autre question : pourquoi le mouvement altermondialiste québécois n’est-il plus aussi dynamique qu’en 2001 pour combattre de tels projets, bien qu’il s’active sur de nombreux fronts ? Le livre collectif d’ATTAC-Québec, Vingt ans d’altermondialisme au Québec (M Éditeur, 2021), qui vient de paraître, apporte des éléments de réponse. Il permet autant de mesurer le chemin parcouru que de réfléchir aux défis actuels auxquels fait face ce « mouvement des mouvements », complexe, pluriel et évolutif, qu’est l’altermondialisme.

Ma parole libérée

Mais j’aimerais ici revenir à la question Où étiez-vous en avril 2001 ? Je laisserai à ceux et celles qui ont propulsé les mobilisations de « Québec 2001 », comme on le dit couramment, le soin de raconter ce qui s’y est vécu. Je n’étais guère parmi les acteurs de l’événement. Ma réponse, bien qu’anecdotique et très personnelle, témoigne néanmoins du fait que « Québec 2001 », comme le printemps étudiant de 2012 après lui, ou encore les manifestations pour le climat ensuite, sont des mobilisations d’envergure dont les effets dépassent leurs résultats à court terme. Car des milliers de personnes y vivent des « premières fois ». Elles découvrent ainsi l’ivresse que peut porter l’action collective de plusieurs groupes de la société se mobilisant ensemble, malgré leurs différences, pour bâtir un monde plus juste. Cela en conduit plusieurs à s’engager socialement par la suite, pour un temps ou pour la vie.

J’étais donc à Québec en avril 2001. Je n’avais jamais participé à une telle mobilisation. Je n’étais pas une militante, ni novice ni aguerrie. Je n’avais jamais été témoin de répression policière. Nous étions très nombreux, mais je ne connaissais personne, j’étais avec mon conjoint en tant que simple citoyenne travaillant dans le milieu de la culture. Après la grande manifestation qui a rassemblé quelque 50 000 personnes, j’ai été témoin des provocations policières envers les militantes et militants. Comme bien des personnes qui sont témoins de ce genre de répression pour la première fois, cet épisode m’a tellement indignée que quelques minutes après, croisant une sorte de speaker’s corner (« coin des orateurs ») qui était organisé quelque part dans le quartier Saint-Jean-Baptiste, je suis allée au micro prendre la parole. Moi la super timide, la fille qui n’avait jamais parlé dans une assemblée et rarement dit un mot dans ses cours universitaires ! Ma parole s’est soudainement libérée dans un élan d’indignation irrépressible… Une digue a cédé en moi, et ma parole a ensuite pu exister et se déverser dans diverses réunions, interventions et assemblées (pour le meilleur et pour le pire !), à mesure que je me suis engagée dans une activité militante que je continue de définir comme étant altermondialiste.

Pour en arriver à ce moment déclencheur, pour trouver ce chemin vers l’engagement citoyen (jusqu’ici j’étais surtout mobilisée pour des causes culturelles), il a fallu que ma curiosité à l’égard du monde croise de l’information de qualité, que je me sente interpellée au fur et à mesure que je me familiarisais avec les enjeux qui ont mobilisé tant de monde à Québec. Il m’a fallu entendre le discours convaincant et enflammé de Monique Simard, alors co-présidente d’Alternatives, dans une assemblée publique qui a précédé le Sommet de Québec et qui m’a grandement motivée à m’y rendre, même en électron libre. Puis, sur une note plus ironique et pratico-pratique, il a fallu que ma sœur fuie le Vieux-Québec, cédant au climat de peur alimenté par les autorités auprès des commerçants, pour que je profite de son studio et du vrombissement nocturne des hélicoptères de la police… C’était non loin de l’odieuse clôture qui délimitait un périmètre « de sécurité » de 3,8 km érigé autour des lieux du Sommet officiel, défigurant la ville et incarnant la fracture entre les élites et « le peuple » ; la colère des manifestants, heureusement, l’a fait tomber.

Des activités pour faire mémoire

Se rappeler du Sommet des Amériques, c’est se rappeler aussi du Sommet des peuples, organisé en marge du sommet officiel et dont on commémore aussi les 20 ans cette année. Ce contre-sommet avait permis aux participants et aux participantes réunis d’explorer et de porter un contre-discours sur les enjeux de la ZLÉA et sur des conceptions plus solidaires de la mondialisation. Je l’ai raté à l’époque, mais je me suis rattrapée ensuite lors de maints sommets et forums sociaux du même type, qui nourrissent les amitiés et l’action militantes, m’étant jointe à ATTAC-Québec, l’association à l’initiative d’une partie des activités soulignant les 20 ans du Sommet des Amériques. Réalisées en collaboration avec plusieurs organismes, dans le contexte difficile de la pandémie, ces activités incluent entre autres un webinaire, qui se tiendra le 22 avril, et un rassemblement festif et sécuritaire, organisé à Québec le 5 juin (l’événement ayant dû être reporté en raison de la situation sanitaire dans la capitale). De nombreux citoyens et citoyennes, et de nouvelles générations de militants et de militantes, pourront ainsi découvrir l’événement historique que fut «Québec 2001».

 

[1] Relations participait à une mobilisation à ce sujet, le 22 septembre dernier, dans la foulée de la parution de son dossier « À la défense de l’Amazonie et de ses peuples » (no 810, octobre 2020). Cette vidéo en rend compte.

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