Les fermiers comme piliers de la nation indienne, vraiment ?

Depuis l’annonce de trois nouveaux projets de lois agricoles le 20 septembre dernier, l’Inde assiste aujourd’hui à un énorme mouvement de masse organisé par les fermiers dans le pays. Ce qu’ils dénoncent : l’adoption de nouvelles lois qui permettront aux grandes entreprises et multinationales de négocier directement avec eux pour acheter leurs produits, poussant du revers de la main le système de prix minimum garanti établi par le gouvernement qui assurait jusqu’alors aux petits et moyens producteurs une certaine protection face au libre-marché.

Les fermiers à l’intersection des grandes crises

À eux seuls, les fermiers représentent le deux tiers de la population indienne qui s’élève à 1,37 milliards d’habitants. Cette tranche de la population connaît l’extrême pauvreté et se retrouve au sein d’une crise sans précédent. La crise climatique s’illustre par une augmentation importante des sécheresses qui affectent directement les récoltes. Les prix des engrais et du matériel agricole ne cesse d’augmenter, poussant les fermiers à s’endetter massivement pour continuer leur travail. Cette situation mène, à chaque mois, au suicide d’environ 1000 fermiers qui ne sont plus capable de soutenir cette réalité.

Avec la pandémie de la Covid-19, la situation s’est aggravée. Les fermiers se retrouvent aujourd’hui au cœur des politiques du gouvernement de Narendra Modi qui s’est lancé sur l’objectif de créer une Inde auto-suffisante. Selon son discours, les nouvelles lois permettront de libérer les agriculteurs et de leur donner plus de pouvoir puisqu’ils pourront vendre leurs produits à qui ils veulent. Toutefois, cela risque de profiter seulement aux grands acteurs dans l’écosystème agricole, qui pourront monopoliser le contrôle des prix. Cela ouvre la porte à l’exploitation des fermiers qui seront contraints d’accepter de vendre plus rapidement, même si les prix sont extrêmement bas, tout ça pour éviter le contrecoup de leur endettement.


Le secteur agricole : une lutte constante

Cela dit, il est faux de croire que ces politiques sont caractéristiques du Bharatiya Janata Party (BJP) actuellement au pouvoir. Les fermiers sont en constante lutte contre la libéralisation du secteur agricole en Inde. Le parti du Congrès qui a été longtemps au pouvoir a aussi mis en place des politiques similaires dans le passé, ce qui positionne quotidiennement les fermiers dans l’incertitude.

Le système de prix minimum garanti géré par le gouvernement est effectivement loin d’être favorable pour les petits et moyens producteurs agricoles. Il permettait tout de même de donner le pouvoir aux commerçants (traders) – et non aux fermiers – pour contrôler l’achat et la vente de produits agricoles. Cela a d’ailleurs pour résultat qu’une quantité massive de céréales se retrouve actuellement entreposée en Inde et attend d’être vendu selon les « forces du marché ». En raison de la crise de la Covid-19, le gouvernement indien a hésité à les vendre à bas prix afin d’éviter une distorsion du marché. Ce qui est extrêmement problématique dans un contexte où des millions de personnes vivent sous le seuil de l’extrême pauvreté.

Un mouvement organisé sans précédent

Ce qui démarque les luttes actuelles des précédentes est l’organisation du mouvement agricole dans le pays. En effet, alors que les organisations de fermiers ont lutté de façon sporadique dans plusieurs États de l’Inde dans les dernières années, le mouvement qui s’active depuis déjà un mois est coordonné entre plusieurs organisations de fermiers venant de divers États indiens. Les protestations s’étant effectivement déclenchées dans plus de 20 États, et regroupant plus de 15 millions de fermiers.

Bien que ce mouvement soit d’une grande envergure et qu’il illustre une vague immense de solidarité et de force, les tendances actuelles des politiques du gouvernement Modi laissent présager que les fermiers continueront d’être la cible de ses visées nationalistes. Dans le contexte actuel de pandémie, et, où crise économique rejoint crise climatique, le gouvernement indien met de l’avant des politiques de dérèglementation du marché agricole sous le prétexte de « l’auto-suffisance » de la nation indienne.

Or, cela risque de se faire sur le dos des communautés les plus précarisées et marginalisées qui représentent près de 600 milions de personnes en Inde. D’ailleurs, le premier ministre indien l’a dit clairement, les agriculteurs jouent un rôle majeur dans les efforts visant l’auto-suffisance, « si les agriculteurs sont forts, le pays sera fort », a-t-il dit.

Auparavant, le slogan du nationalisme indien indépendant était « Jai Jawan Jai Kisan » (« Salut au soldat, salut au fermier »). Aujourd’hui, même si le soldat reste une figure importante dans le discours sur le nationalisme indien, quelque part, le fermier a perdu de son importance, bien qu’il soit l’épine dorsale de la politique rurale indienne. En outre, si l’on se base sur la couverture médiatique des problèmes des agriculteurs, en particulier pendant la pandémie, il est clair que la population indienne est devenue négligente dans ses devoirs envers ses fournisseurs de nourriture.

Une chose est certaine, le secteur agricole est central pour le futur de l’Inde. Alors que d’un côté, certains acclament ces réformes pour que l’Inde devienne un maillon important des chaînes d’approvisionnement alimentaire mondiales, il est urgent de se questionner sur les impacts que cela risque d’avoir sur des millions d’indiennes et indiens. Surtout dans un pays où les inégalités ne cessent de se creuser. Comment peut-on demander aux communautés vivant sous l’extrême pauvreté d’être les piliers de la nation ?

Photo : Dipak P sur Unsplash